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Auteur Sujet:   L'adieu à un humaniste
René BONNEL
 Administrateur Système
  

posté le 27-Dec-2011 17:46         GIF picture     envoyer un email a René BONNEL               


Hommage à Jacques Peyraud
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Jacques était un humaniste. Si cette conviction philosophique entraîne le plus souvent l’adhésion spontanée des hommes et des femmes de bonne volonté, elle expose parfois à l’incompréhension. L’humaniste sait qu’il sera reconnu par la Raison et condamné par l’ignorance. Son handicap est cette foi inébranlable en l’Homme qui lui fait espérer un monde égocentré où il serait enfin l’objet unique de toutes les préoccupations, les sociétés étant organisées autour de son seul bien-être. Mais peu lui importe, on est humaniste par sa culture, par sa compréhension des Hommes, de ce qui les sépare comme de ce qui les unit, on ne se force pas à l’être pour paraître plus sage et plus éclairé.

Alors il faut avoir le réflexe de tourner rapidement le dos aux querelleurs processifs quand on est sûr, par intuition, qu’aucune tentative de dialogue ne pourra les ramener sur un terrain de conciliation.

Féru d’histoire, Jacques connaissait parfaitement bien celle de l’Algérie. Cette connaissance lui permettait d’avoir une vue élargie et un esprit plus ouvert quant aux relations que nous pouvons entretenir et espérer avec les Algériens d’aujourd’hui et ceux de demain. L’Histoire en perspective doit être plus généreuse que celle que nous laissons derrière nous.

Cet humanisme avait un support médiatique pour s’offrir en partage : ce site dont il a été le fondateur et webmestre et qu’il nourrissait avec gourmandise, toujours à l’affût d’une nouvelle découverte d’archive ou d’une photo inédite.

Pour cerner la personnalité et la pensée de Jacques, autant qu’il est possible d’y parvenir, donnons-lui la parole tout simplement, pour qu’il s’en explique lui-même, au travers d’une interview posthume réalisée à partir de propos tenus par lui en réponse à ses visiteurs internautes et reconstitués d’après les traces laissées de ses humeurs sur ce site même :

Question – Quand on regarde le site de kolea-bone.net, on découvre ton vaste intérêt historique pour Koléa, pour Bône, et surtout le véritable amour que tu portes à la vie des gens, de tous les gens…

Jacques Peyraud : Je m'intéresse à toutes les composantes ethniques, religieuses ou autres qui ont pu, un jour ou l’autre, vivre à Koléa : les Maures andalous, les Arabes, les Kabyles, les Turcs, les Français, les autres européens et particulièrement les Suisses, et bien sûr aussi les Juifs puisqu'ils étaient très nombreux avant 1830 et même que certains d'entre eux, islamisés, vivent encore à Koléa.

Q - Cette ouverture sur l’histoire de Koléa et les débats que tu sollicites entre Français et Algériens ne sont pas toujours très bien compris de certains internautes. Que peux-tu leur répondre ?

JP - Les espaces de tolérance ne sont-ils pas suffisamment rares pour les préserver ?
Pourquoi vouloir sans cesse ressasser le passé colonial pour expliquer tous les maux de l'Algérie d'aujourd’hui, près de 50 ans après ?
Je pourrais leur dire :

- que si l'aspiration de l'Algérie à son indépendance était tout à fait légitime, elle ne justifiait pas les exactions faites en son nom (pas plus que celles exercées en retour par les Français),

- que le pays laissé en 1962 , si on est objectif, n’avait rien à voir avec celui trouvé en 1830, que malgré des injustices flagrantes, le niveau de vie et de santé des Indigènes a progressé substantiellement ;

- que de 3000 enfants indigènes scolarisés en 1870 , il y en avait plus de 900.000 en 1962 (soit 1 sur 2 et il est évident que ce n'était pas encore assez) ;

- que le pays s'est doté de ports, de villes modernes, d’infrastructures routières, ferroviaires, d’exploitations minières, d’une agriculture performante et exportatrice, toutes choses dont l'Algérie nouvelle a bénéficié ;

- que vous pourriez tenter de comprendre qu'après 3, 4, 5 générations, les Européens, beaucoup des petites gens qui ne se sont pas enrichis pour la plupart, mais qui aimaient cette terre qu'ils avaient eu tant de mal à mettre en valeur, se soient crus de bonne foi dans leur pays à eux, auraient tout fait pour y rester, et ont eu le cœur déchiré à jamais quand ils ont dû partir.

Ce que je préfère leur dire c'est ceci :
Vous faites parfois allusion à la 2ème guerre mondiale, qui s'est terminée comme vous le savez en 1945. Eh bien en 1963 était signé le traité de l'Elysée entre la France et l'Allemagne, qui marquait la réconciliation des deux pays et des deux peuples, à peine 18 ans après la fin de la guerre, et en dépit de toutes les atrocités commises pendant cette période (et sans commune mesure avec ce qui s'est passé pendant la guerre d'Algérie).
L'Algérie est indépendante depuis 49 ans, expliquer ses maux actuels par le colonialisme d'alors, n’est-ce-pas une solution de facilité, une façon de refuser de voir les responsabilités actuelles et donc d'y porter remède ?
Ne croyez-vous pas qu'il est temps, des deux côtés, de tourner la page, dans le respect de la mémoire des morts de part et d'autre, et de voir enfin ce qu'il est possible de faire ensemble pour l'avenir, dans l'attachement profond que nous avons en commun pour la même terre ?

Q - Devant les reproches et les malentendus d’où qu’ils viennent, as-tu déjà songé à modifier la philosophie du site ?

JP - Je vous rassure : pas de modifications dans la "ligne éditoriale " du site qui, plus que jamais, reste ouvert à tous les enfants de Koléa, à tous les amoureux de ce magnifique pays qu'est l' Algérie, qu'ils soient d'un côté ou de l'autre de la méditerranée, dans le respect des uns et des autres. Vous n'avez qu'à parcourir le forum pour comprendre qu'un dialogue s'ébauche, qu’il est possible, recherché. Je reçois par ailleurs de nombreux mails personnels tant de jeunes algériens (et d'anciens aussi bien sûr) que de pieds-noirs ou leurs enfants qui veulent en savoir plus sur leur histoire commune et m'exhortent à continuer.

Q - Pourtant les polémiques sur le forum sont parfois très agressives, voire menaçantes…

JP - Je respecte les positions de chacun mais ce site se veut un lien entre tous les amoureux de cette magnifique Algérie : Pieds-noirs, Algériens d'Algérie, Algériens de la diaspora... Les interventions par trop véhémentes, agressives voire haineuses n'ont donc pas leur place, il y a d'autres sites qui se sont spécialisés dans ce domaine. Tout ceci n'exclut bien évidemment pas de faire valoir des positions différentes, argumentées, dans un climat serein et respectueux de l'Autre.
Bien des propos avec lesquels je ne suis pas d'accord figurent sur les différents forums, mais s'ils expriment des positions autres que les miennes, ils le font sans haine et sans injures et peuvent alors être l'objet de débats. Aux autres, je dis : « Vous n'êtes pas les bienvenus dans ces forums ! » Et puis, ne peut-on pas regarder vers l'avant plutôt que de ressasser sans cesse un passé douloureux ?



Avec Jacques, nous avons perdu un ami d’une bonne tenue morale, ouvert aux autres, d’une grande camaraderie et d’une empathie qui va terriblement nous manquer. Il nous lègue un patrimoine : souvenirs photographiques, récits, anecdotes, toute cette précieuse matière humaine amassée sur son site et dont nous avions le projet, depuis des années, de les réunir dans un livre.

Avec son site internet, Jacques a donné à notre jeunesse un lieu de mémoire et nous ferons tout ce qu’il est possible techniquement de tenter pour lui redonner vie, sous cette forme graphique ou sous une autre, puisque lui-même avait commencé à travailler une nouvelle version plus actuelle. Mais nous conserverons le même esprit, afin de poursuivre, à notre modeste mesure, le travail qu’il avait entrepris. Cet état d’esprit, c’était la ligne éditoriale de son site et il n’en aurait changé pour rien au monde puisque c’était son œuvre, son plaisir, son bonheur. De quelle autorité morale supérieure aurait-on pu se prévaloir pour lui imposer le diktat d’un changement d’éthique ?

Nous avons tous gardé de cette période de l’histoire des blessures et des souffrances. Il est peut-être temps de faire preuve de sagesse et de reconstruire si possible une amitié nouvelle entre nos deux peuples, sans ressasser le passé mais sans pour autant renoncer à l’interprétation que chacun est libre de donner à l’histoire, s’il le fait avec connaissance, respect, mesure et honnêteté intellectuelle.

Personne ne peut revendiquer une souffrance supérieure qui lui donnerait le droit d’appeler au geste indigne d’insulter celle des autres.

Nous devons à Jacques, lui qui nous a rassemblés pour retrouver notre passé entre amis des deux rives, de donner suite à son œuvre. Là est notre devoir et sans doute la meilleure façon de lui rendre un hommage concret. Nous nous permettrons juste d’être plus vigilants et intraitables sur les infiltrations stupidement agressives et donc indésirables.



Lui aussi pouvait dire : « J’ai fait un rêve… » Le sien était simple : se retirer à la retraite au bord de cette Méditerranée qu’il aimait tant, plus proche de son pays d’origine dont l’histoire l’avait éloigné mais sans le distancer affectivement. Tragédie du sort, c’est auprès d’elle que la mort l’a brutalement trouvé. Ce petit coin de paradis, il l’aura cherché toute sa vie pour finalement en être privé.

Adieu Jacques, adieu l’Ami.



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