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Samedi 7 octobre 2006 au Festival du livre de Mouans-Sartoux, salle comble pour un débat de deux heures devant un auditoire de Français d’Algérie mais notablement composé aussi de jeunes femmes algériennes. Le débat était animé par Franck NOUCHI (né à Oran en 1956), responsable du supplément littéraire du journal <i>le Monde</i>. <hr /> <em><font color="#000099" size="3"><strong>Il faudrait avoir été ennemis pour envisager une « réconciliation »</strong></font></em> <i><span style="COLOR: windowtext"></span></i> <i><span style="COLOR: windowtext">« Pourquoi parler de réconciliation ? dit Fatima Besnaci-Lancou, je ne suis pas fâchée. Je sais que beaucoup de Français d’Algérie entretiennent des relations très fraternelles avec les Algériens. » </span></i>La réconciliation ne peut s’appliquer qu’entre deux peuples ennemis. Bien sûr, il y a en Algérie des anti-Français comme il y a en France des anti-Algériens. Le besoin n’est pas de se « réconcilier » mais de mieux se comprendre. La « réconciliation » entre individus est déjà largement en voie de réalisation et on assiste à la reprise ou à la naissance de réelles amitiés. La difficulté reste politique et diplomatique. <i>« Bienvenue chez toi. »</i> est la phrase traditionnellement hospitalière qu’entendra quotidiennement tout Français qui retourne en Algérie. Alors comment parvenir à se comprendre ? Le niveau politique est l’objet de constantes pressions. D’un côté comme de l’autre, en France comme en Algérie, il y a toujours une clientèle à ménager en vue d’une élection. Il n’y aurait donc pas grand chose à attendre des Etats et des hommes politiques. C’est probablement aux deux peuples à multiplier à la racine les échanges pour que la conciliation soit l’expression d’une volonté politique imposée par la base. C’est au niveau des individus que les choses doivent évoluer pour forcer le mouvement. Et c’est probablement ce qui est en train de se passer, même si les pas sont encore hésitants parce qu’on ne sait pas toujours dans quel disposition d’esprit se trouve l’autre. Il faut que l’Algérien sache que le Français qui retourne en Algérie ne remet pas en cause l’indépendance et qu’il est parfaitement respectueux du peuple algérien, des institutions qu’il s’est donnés et de sa religion. Il faut que l’Algérien sache que le Français qui ne serait pas dans cette disposition d’esprit n’aurait jamais l’envie ou l’idée de remettre les pieds dans ce pays. Accepter de retourner en Algérie c’est démontrer qu’on ne conserve aucune rancœur à l’égard de l’Algérien. Après 1962, nous étions deux enfants dans la famille et l’indépendance nous apportait une exaltation tant nous étions persuadés que nous avions tous notre pierre à apporter pour construire quelque chose de nouveau, raconte Maïssa Bey. Chez moi, nous ne pensions pas que les Français allaient partir. Nous pensions que nous allions continuer autre chose, mais ensemble. La déception est venue de la politique, au point que cette génération d’après-guerre se demande aujourd’hui s’il est encore possible de vivre dans ce pays qui a vu petit à petit ses espaces de libertés grignotés. Quant à la réconciliation dont nous parlons aujourd’hui, poursuit-elle, elle englobe aussi la réconciliation des Algériens avec eux-mêmes et surtout avec leur histoire. Pour Georges Morin, les Algériens connaissent parfaitement la France et les Français s’imaginent connaître l’Algérie et véhiculent des idées reçues autant sur le passé que sur son actualité. Il faut bien dire que l’actualité politique de ce pays est souvent incompréhensible, et même les Algériens en Algérie ne comprennent pas toujours ce qui s’y passe. Alors que nous avons réussi le rapprochement franco-allemand, pourquoi serait-ce si compliqué entre la France et l’Algérie ? C’est que l’Algérie est une terre de paradoxes, on y affirme tout et son contraire. Mais il n’y a jamais eu de haine entre Français et Algériens comme on pourrait l’imaginer. Les Algériens ont toujours fait la différence entre un colon qui les opprimait et l’autre image du Français moyen d’Algérie. Ils gardent aujourd’hui le souvenir d’une autre France, celle des instituteurs, des médecins, la France des Lumières. Ils ont une bonne image de la France, mais en même temps c’est la France, et c’est ce qui les met dans l’ambivalence. <h2 style="MARGIN: 12pt 0cm 3pt"><em><font color="#000099" size="3">« La relation à la langue française est essentielle. »</font></em></h2> Nous pensons les uns et les autres avec cet outil-là et c’est avec lui que nous partageons un certain nombre de valeurs. Même si une loi existe pour que tous les documents officiels soient rédigés en arabe, ce qui se comprend parfaitement, certains ministres du gouvernement ont installé un bureau de traduction dans leur ministère parce qu’ils maîtrisent mieux le français que l’arabe, dit Maïssa Bey. Cette langue commune devrait nous faciliter l’écriture de notre histoire commune pour que chacun en pèse bien tous les termes. Nous avons tout un passé à revisiter. Nous sommes deux pays sans cesse envahis. Sans un minimum de clarté, nous allons continuer à nous affronter et on ne peut rien construire de solide et de durable dans l’affrontement, la querelle, voire même la petite querelle qui ressort de l’enfantillage. A ce propos, Maïssa Bey raconte cette anecdote : un jour son fils rentre de l’école et lui dit que son professeur lui a interdit désormais d’écrire au stylo bleu et rouge. Il devra obligatoirement rédiger ses devoirs à l’encre verte. A première vue, professeur elle-même, elle comprend bien l’interdiction du rouge pour ne pas confondre évidemment l’écrit de l’élève et les corrections. Ensuite elle se dit que le vert est la couleur de l’Islam, alors pourquoi pas ? Mais son fils lui dit que non, elle n’y est pas du tout. Le professeur leur a expliqué qu’écrire en bleu sur une page blanche corrigée en rouge reproduisait le drapeau français et que ça n’était plus possible… C’est un glissement primaire qui nous fait peur, dit-elle. Il faudrait que nous renoncions à ces gamineries pour aller vers autre chose de plus construit. Qui sommes-nous ? se demande les Algériens. Que veut dire « être Algérien » aujourd’hui ? « Les idéologues ont voulu poser des barrières et il a fallu se situer dans un camp ou dans un autre, dit Maïssa Bey. L’histoire a été falsifiée, tronquée pour la seule glorification des héros. Ce qui a provoqué un glissement vers le rejet de l’autre avec l’effet pervers du rejet d’une partie de soi. Aujourd’hui on voudrait que mon histoire se situe d’un côté ou de l’autre. » <h2 style="MARGIN: 12pt 0cm 3pt"><em><font color="#000099" size="3">Le sort douloureux des Harkis</font></em></h2> Fatima Besnaci-Lancou témoigne, l’émotion dans la voix, de ce qu’elle a vécu en tant que fille de harki. La manière dont la France les a traités ne nous met pas en situation de donner des leçons au président Bouteflika. Les camps « d’accueil » comme celui de Rivesaltes, camp d’urgence avec barbelés et mirador, avec la conviction d’être des relégués, des pestiférés. Rejetés en France et en Algérie, ils ont vite appris à tout supporter et à se taire de crainte d’être renvoyés dans leur pays d’origine. Un syndicat avait donné des consignes pour que les Harkis ne soient pas embauchés et une circulaire préfectorale de 1964 avait interdit qu’on leur accorde une HLM puisqu’ils étaient… déjà logés. « J’ai entendu, dit Fatima, Madame Alliot-Marie dire qu’ils <i>avaient fait le bon choix</i>. Mais c’est faux, ils n’ont rien choisi, ils ont été portés par une histoire, voilà qui sont ces hommes ! » Il ne faut pas occulter la douleur des Harkis, car c’est aussi l’histoire des Algériens. <h2 style="MARGIN: 12pt 0cm 3pt"><em><font color="#000099" size="3">Rentrer dans la souffrance de l’autre</font></em></h2> C’est à tout ce travail historique difficile qu’il va bien falloir s’atteler un jour. Il y a du boulot pour les historiens et on ne fera plaisir à personne, dit Benjamin Stora : « Tout le monde dans cette affaire est en situation victimaire. Personne ne veut se considérer comme responsable. Les 1.500.000 jeunes du contingent disent : on n’a fait qu’obéir aux ordres. Les officiers disent : nous prenions nos ordres auprès du pouvoir politique. Quant à la classe politique, personne ne veut prendre la moindre part de responsabilité. La gauche n’assume pas la part qui est la sienne. La droite renvoie à la droite nationale et sur ceux qui ont rejoint l’OAS. In fine, reste la responsabilité de De Gaulle. Reste un mort. Soyons sérieux. » Ce que vous dites en France est très sophistiqué, disent les Algériens, mais en Algérie il y a eu des milliers de morts. « Toutes les familles algériennes ont souffert aussi. On ne peut pas écrire cette histoire si on la tronçonne. Comment veut-on qu’ils puissent accepter une écriture de l’histoire sans qu’il y ait la mise en évidence de leur souffrance ? poursuit Benjamin Stora. C’est tout l’enjeu d’une écriture « en miroir ». Il faut rentrer dans la souffrance de l’autre, sinon c’est impossible. Il faut accepter que l’autre ait pu souffrir de pertes énormes. Sinon, on prend le risque de la mise en spectacle d’une mémoire non partagée. Le travail de l’historien est de donner l’ensemble des points de vue. Quant à la repentance : « Pourquoi inventer de faux débats sur une repentance que personne n’a demandée ? Personne. » Reste pour l’historien le problème des sources. Pour Benjamin Stora, il faut d’abord définir un point de vue méthodologique. Ensuite, les archives, on les trouve. En France,<span style="mso-spacerun: yes"> </span> La difficulté est de travailler sur les sources des services de police (SDEC, DST, etc.) Pour ce qui concerne les archives algériennes, on ne peut pas mettre la difficulté sur le même plan. Ce sont des archives de l’ombre, confisquées par certaines personnes. Ce sont des archives de groupes et non d’Etat, celles du GPRA par exemple. Alors comment surmonter ces obstacles ? « En prenant la parole des témoins et des acteurs. Il faut avoir recours aux archives orales. » C’est ce qu’a fait Fatima Besnaci-Lancou pour son dernier livre en relevant le témoignage de 73 femmes illettrées. Les archives sont dans l’oralité. Il faut recueillir la parole puis critiquer (c’est-à-dire analyser) si l’on ne veut pas rester prisonnier du discours communautaire. <h2 style="MARGIN: 12pt 0cm 3pt"><em><font color="#000099" size="3">Se dire les choses, comme dans une relation passionnelle</font></em></h2> Pour Maïssa Bey, nous donnons l’image d’un couple qui se serait très gravement blessé. « Même si on s’aime très fort, on ne peut pas se réconcilier si les choses ne sont pas dites. Faisons l’effort d’aller l’un vers l’autre. C’est essentiel. Si l’on veut faire table rase, il faut alléger le poids du non-dit. <span style="FONT-FAMILY: ">Ç</span>a justifie notre travail, nous historiens ou romanciers. » Et Georges MORIN de conclure : « Le tête à tête France-Algérie est très compliqué parce que très passionnel. Apprenons à regarder notre histoire commune ensemble. Apprenons chacun à regarder l’histoire de l’autre. » <i><span style="FONT-SIZE: 9pt; mso-bidi-font-size: 12.0pt">(Propos rassemblés et synthétisés par René BONNEL.) </span></i>